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Compassion envers soi après des violences : pourquoi elle peut être si difficile à ressentir

Personne enveloppée dans un châle aves les mains sur elle dans un geste de douceur et de compassion

Par Caroline Giroud, thérapeute en relation d’aide®, spécialisée dans les impacts relationnels des violences. Tu as peut-être appris à tenir. À continuer. À mettre de côté. À banaliser parfois. À te dire que ce n’était pas si grave. Que d’autres ont vécu pire. Que cela fait longtemps. Que tu t’en es sortie. Et pourtant, après des violences, le plus difficile n’est pas toujours de tenir. Parfois, le plus difficile est de ressentir de la compassion pour soi. Parce que la compassion confronte. Pour éprouver de la compassion envers toi, il faut pouvoir approcher suffisamment une réalité : oui, tu as vécu cela. Et peut-être qu’aujourd’hui encore, quand tu y penses, cela fait naître de la colère, de la peine, de la honte, un sentiment d’injustice ou de la culpabilité. (La culpabilité après une violence subie, peut, elle aussi entretenir une relation très dure envers soi.) À force de tenir la souffrance à distance, on peut aussi tenir à distance la compassion qui pourrait peu à peu venir l’apaiser. S’offrir de la compassion ne signifie ni s’effondrer, ni s’apitoyer, ni rester enfermé dans son histoire. Cela peut permettre qu’un peu de douceur vienne rejoindre ce qui est douloureux aujourd’hui, quand quelque chose de cette histoire se réveille. Sans se faire souffrir davantage que ce que la vie a déjà imposé. Pourquoi la compassion envers soi peut-elle être si confrontante après des violences ? Nous associons facilement la compassion à quelque chose de doux. Pourtant, la ressentir pour soi peut commencer par quelque chose de beaucoup moins confortable. Kristin Neff, chercheuse pionnière sur l’autocompassion, la décrit comme une manière de répondre à sa propre souffrance avec davantage de soutien, de compréhension et de bienveillance, plutôt qu’avec dureté ou jugement. Reconnaître qu’une expérience est douloureuse fait donc partie de ce mouvement. 1. Et c’est justement ce qui peut être difficile après des violences. Ressentir de la compassion pour toi peut te mettre davantage en contact avec ce que tu as eu à vivre – et avec ce que cela te fait encore vivre aujourd’hui. « Je suis triste quand je pense à ce que j’ai vécu. » « Je suis en colère de ne pas avoir été protégée. » « J’ai de la peine pour moi quand je repense à cette période. » La compassion peut ainsi faire du bien tout en étant confrontante : elle ne concerne pas seulement ce qui s’est passé autrefois, elle peut aussi rejoindre ce que tu ressens maintenant. Le paradoxe : tenir la souffrance à distance peut aussi tenir la compassion à distance « Ce n’était pas si grave. » « Ça fait longtemps maintenant. » « Je m’en suis sortie. » « Il y en a qui ont vécu bien pire. » Ces phrases peuvent aujourd’hui faire partie de la manière dont tu es en relation avec ton histoire. Je ne cherche pas à leur donner une origine unique, ni à décider qu’elles seraient bonnes ou mauvaises. Je m’intéresse à ce qu’elles peuvent produire dans ta relation à toi-même. Banaliser, minimiser ou mettre de côté peut créer de la distance avec ce qui est difficile à ressentir. Mais cette distance peut parfois concerner davantage que la souffrance. Si tu te répètes que « ce n’était pas si grave », ta peine peut finir par te sembler excessive. Si « tu devrais être passée à autre chose », ta colère actuelle peut paraître illégitime. Et si « d’autres ont vécu pire », ce que tu ressens peut te sembler ne pas mériter d’attention. Ce qui tient la douleur à distance peut aussi éloigner la douceur dont on aurait précisément besoin. Cela ne signifie pas qu’il faudrait faire tomber cette distance. Encore moins te confronter volontairement à quelque chose que tu ne souhaites pas approcher. Il n’y a pas une bonne manière de ressentir son histoire. Il y a ce qui est possible pour toi aujourd’hui. Reconnaître ce que tu as vécu ne signifie pas rester dans le passé Reconnaître ce que tu as vécu ne consiste pas à retourner vivre dans cette histoire. Ce n’est pas non plus devoir raconter encore et encore les violences. « Oui, ça m’est arrivé. » « Oui, quand j’y pense aujourd’hui, ça me fait encore quelque chose. » Même lorsque les violences ne sont plus en cours, ce qu’elles font vivre peut être très actuel : une situation peut provoquer de la colère, une parole faire surgir de la honte, un souvenir apporter une profonde tristesse. Reconnaître cela ne signifie pas que les violences dirigent encore ta vie. Cela signifie prendre au sérieux ce que tu vis maintenant. Dans mon approche, c’est là que se situe une grande partie du travail : non pas retourner sans cesse dans l’événement, mais accueillir ce qui se passe aujourd’hui dans la relation à toi-même et aux autres – ce que tu ressens, tes besoins, tes limites et la manière dont tu te traites quand quelque chose de cette histoire refait surface. De la compassion pour toi qui as subi… et pour toi qui ressens encore aujourd’hui La compassion peut parfois commencer par un changement dans la manière dont tu ressens la personne que tu étais au moment des violences. Tu peux être touchée non plus seulement par les faits, mais par ce que toi, tu as eu à vivre. « Je suis triste que personne ne m’ait protégée. » « Je suis en colère que cela m’ait été imposé. » « J’ai de la peine pour moi quand je pense à ce que j’ai traversé. » Cette compassion envers la personne que tu as été peut apporter quelque chose de profondément doux. Mais elle n’est qu’une partie du mouvement. Car il y a aussi toi aujourd’hui : toi qui peux encore avoir mal quand tu y penses, ressentir de la colère, de la honte ou de la tristesse, et parfois te reprocher que cela te touche encore. Il est possible d’avoir beaucoup de tendresse pour l’enfant, l’adolescente ou l’adulte que l’on a été

Culpabilité après une agression : comprendre les « j’aurais dû » et retrouver du pouvoir sur sa vie

Tu te dis que tu aurais pu. Que tu aurais dû. Tu voudrais pouvoir vivre aujourd’hui sans continuer à te reprocher ce que tu as subi. Les pensées les plus fréquentes : Alors tu repasses la scène. Tu imagines d’autres gestes, d’autres mots, un autre déroulement. Comme si, quelque part, l’histoire pouvait encore être réécrite. Après une agression sexuelle, ces pensées peuvent occuper une place douloureuse dans la vie quotidienne. Derrière les « j’aurais dû », il peut se jouer quelque chose de difficile à percevoir : maintenir l’illusion d’avoir eu du pouvoir sur les événements évite parfois de se confronter à l’impuissance d’avoir eu à subir cette agression. La responsabilité des violences appartient à leur auteur. Comprendre ce qui nourrit la culpabilité peut aider à accueillir ce que l’agression fait encore vivre aujourd’hui. Pour les proches, c’est aussi un repère pour écouter et soutenir la personne aimée. 1. Le « j’aurais dû » : une culpabilité qui te ramène sans cesse au passé Le « j’aurais dû » paraît porter sur un geste précis. Mais il peut devenir bien plus envahissant : une manière de regarder toute la scène à travers ce que l’on se reproche. L’attention revient alors sur son propre comportement. On examine son silence, ses paroles, ses réactions. On reconstruit un scénario dans lequel une autre version de soi aurait empêché l’agression. Dans ce récit intérieur, la violence de l’auteur peut passer au second plan, tandis que la personne agressée se retrouve à devoir rendre compte de chacun de ses gestes. Ce mouvement peut être épuisant. La scène est réexaminée, mais aucune réponse ne vient réellement apaiser le reproche. Un « si seulement » en appelle un autre. Le passé reste le même, et la souffrance se prolonge dans le présent. Les recherches sur les suites des agressions sexuelles montrent que les reproches envers soi peuvent être étroitement liés à la souffrance psychologique. La culpabilité mérite donc d’être entendue et accompagnée, même lorsque la personne sait que la responsabilité appartient à l’auteur. Repère issu de la rechercheLes recherches sur les suites des agressions sexuelles montrent que les reproches envers soi peuvent être étroitement liés à la souffrance psychologique. La culpabilité mérite donc d’être entendue et accompagnée, même lorsque la personne sait que la responsabilité appartient à l’auteur. 2. La culpabilité peut maintenir l’illusion d’avoir eu du pouvoir C’est le paradoxe au cœur de cet article : s’accuser peut faire terriblement souffrir tout en tenant à distance une autre souffrance, celle de l’impuissance. Penser « si j’avais fait autrement, cela ne serait pas arrivé » maintient l’idée que l’issue dépendait de soi. Dans le scénario reconstruit, on dispose d’un pouvoir sur les événements. Ce pouvoir est imaginé après coup, mais la culpabilité peut lui donner la force d’une certitude. Le « j’aurais dû » peut ainsi maintenir l’illusion d’avoir eu du pouvoir, et éviter de se confronter à l’impuissance d’avoir eu à subir et vivre cette agression. Il ne s’agit pas d’un choix conscient de se faire du mal. Approcher l’impuissance vécue peut être profondément douloureux : quelqu’un a imposé ses actes, franchi les limites de l’autre, porté atteinte à son intégrité. Cette réalité ne peut pas être annulée par un nouveau scénario. Cette lecture éclaire certains vécus de culpabilité. Elle n’explique pas à elle seule tous les parcours. Les paroles de l’agresseur, les réactions de l’entourage et les réponses reçues lors des révélations peuvent également nourrir les auto-reproches. L’accompagnement demande d’écouter ce qui se joue pour chaque personne, au lieu de décider à sa place du sens de sa culpabilité. Pendant l’agression, les réactions ne relèvent pas toutes d’un choix Les écrits de la Dre Muriel Salmona apportent un éclairage sur la sidération et la dissociation qui peuvent survenir lors de violences. La sidération peut entraver la pensée et l’action. La dissociation peut s’accompagner d’un sentiment d’irréalité, de détachement ou d’une impression d’assister à la scène à distance. Ces réactions sont involontaires et peuvent être très déroutantes pour la personne qui les vit. Comprendre ces phénomènes peut aider à mettre des mots sur une expérience restée incompréhensible : vouloir parler et ne pas y parvenir, se sentir absent, fonctionner de manière automatique. Mais aucune victime n’a à démontrer qu’elle était sidérée ou dissociée pour être reconnue comme victime. Toutes les personnes agressées ne vivent pas les mêmes réactions. La responsabilité de l’auteur ne dépend pas de la manière dont la personne agressée a réagi. Tu n’avais pas à trouver la bonne réaction pour que ton intégrité soit respectée. Le regard des autres peut entretenir la culpabilité La culpabilité ne se construit pas seulement dans un dialogue intérieur. Elle peut aussi être alimentée par ce qui a été dit, sous-entendu ou refusé d’entendre. Demander à une personne pourquoi elle n’a pas crié, pourquoi elle est restée ou pourquoi elle a parlé si tard peut déplacer l’attention des actes de l’agresseur vers son comportement à elle. Même lorsqu’elles sont posées avec l’intention de comprendre, ces questions peuvent être reçues comme des reproches. Dans son rapport de 2023, Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit, la CIIVISE replace les violences dans leur dimension sociale et souligne le poids du déni ainsi que l’exigence de protection. Ses travaux concernent spécifiquement les violences sexuelles subies dans l’enfance et les adultes que ces enfants sont devenus. Ils rappellent que la réponse aux violences engage aussi les proches, les professionnels et les institutions. Dans mon accompagnement, je veille à ce que la personne puisse être entendue sans avoir à justifier ses réactions. Une parole accueillie avec sérieux, une responsabilité clairement située du côté de l’auteur et des réponses concrètes aux besoins de protection constituent des appuis essentiels. Il peut être nécessaire d’entendre plusieurs fois « la responsabilité appartient à l’auteur », tout en ayant de la place pour dire : « Je le sais, et pourtant je m’en veux encore. » Cette contradiction apparente mérite d’être écoutée. Quand un proche culpabilise après une agression Entendre quelqu’un que l’on aime se