Tu te dis que tu aurais pu. Que tu aurais dû. Tu voudrais pouvoir vivre aujourd’hui sans continuer à te reprocher ce que tu as subi.
Les pensées les plus fréquentes :
- « J’aurais dû crier plus fort. »
- « J’aurais dû me débattre davantage. »
- « J’aurais dû le repousser. »
- « J’aurais dû tenter de partir. »
Alors tu repasses la scène. Tu imagines d’autres gestes, d’autres mots, un autre déroulement. Comme si, quelque part, l’histoire pouvait encore être réécrite.
Après une agression sexuelle, ces pensées peuvent occuper une place douloureuse dans la vie quotidienne. Derrière les « j’aurais dû », il peut se jouer quelque chose de difficile à percevoir : maintenir l’illusion d’avoir eu du pouvoir sur les événements évite parfois de se confronter à l’impuissance d’avoir eu à subir cette agression.
La responsabilité des violences appartient à leur auteur. Comprendre ce qui nourrit la culpabilité peut aider à accueillir ce que l’agression fait encore vivre aujourd’hui. Pour les proches, c’est aussi un repère pour écouter et soutenir la personne aimée.
Sommaire
1. Le « j’aurais dû » : une culpabilité qui te ramène sans cesse au passé
Le « j’aurais dû » paraît porter sur un geste précis. Mais il peut devenir bien plus envahissant : une manière de regarder toute la scène à travers ce que l’on se reproche.
L’attention revient alors sur son propre comportement. On examine son silence, ses paroles, ses réactions. On reconstruit un scénario dans lequel une autre version de soi aurait empêché l’agression. Dans ce récit intérieur, la violence de l’auteur peut passer au second plan, tandis que la personne agressée se retrouve à devoir rendre compte de chacun de ses gestes.
Ce mouvement peut être épuisant. La scène est réexaminée, mais aucune réponse ne vient réellement apaiser le reproche. Un « si seulement » en appelle un autre. Le passé reste le même, et la souffrance se prolonge dans le présent.
Les recherches sur les suites des agressions sexuelles montrent que les reproches envers soi peuvent être étroitement liés à la souffrance psychologique. La culpabilité mérite donc d’être entendue et accompagnée, même lorsque la personne sait que la responsabilité appartient à l’auteur.
Repère issu de la recherche
Les recherches sur les suites des agressions sexuelles montrent que les reproches envers soi peuvent être étroitement liés à la souffrance psychologique. La culpabilité mérite donc d’être entendue et accompagnée, même lorsque la personne sait que la responsabilité appartient à l’auteur.
2. La culpabilité peut maintenir l’illusion d’avoir eu du pouvoir
C’est le paradoxe au cœur de cet article : s’accuser peut faire terriblement souffrir tout en tenant à distance une autre souffrance, celle de l’impuissance.
Penser « si j’avais fait autrement, cela ne serait pas arrivé » maintient l’idée que l’issue dépendait de soi. Dans le scénario reconstruit, on dispose d’un pouvoir sur les événements. Ce pouvoir est imaginé après coup, mais la culpabilité peut lui donner la force d’une certitude.
Le « j’aurais dû » peut ainsi maintenir l’illusion d’avoir eu du pouvoir, et éviter de se confronter à l’impuissance d’avoir eu à subir et vivre cette agression.
Il ne s’agit pas d’un choix conscient de se faire du mal. Approcher l’impuissance vécue peut être profondément douloureux : quelqu’un a imposé ses actes, franchi les limites de l’autre, porté atteinte à son intégrité. Cette réalité ne peut pas être annulée par un nouveau scénario.
Cette lecture éclaire certains vécus de culpabilité. Elle n’explique pas à elle seule tous les parcours. Les paroles de l’agresseur, les réactions de l’entourage et les réponses reçues lors des révélations peuvent également nourrir les auto-reproches. L’accompagnement demande d’écouter ce qui se joue pour chaque personne, au lieu de décider à sa place du sens de sa culpabilité.
Pendant l’agression, les réactions ne relèvent pas toutes d’un choix
Les écrits de la Dre Muriel Salmona apportent un éclairage sur la sidération et la dissociation qui peuvent survenir lors de violences. La sidération peut entraver la pensée et l’action. La dissociation peut s’accompagner d’un sentiment d’irréalité, de détachement ou d’une impression d’assister à la scène à distance. Ces réactions sont involontaires et peuvent être très déroutantes pour la personne qui les vit.
Comprendre ces phénomènes peut aider à mettre des mots sur une expérience restée incompréhensible : vouloir parler et ne pas y parvenir, se sentir absent, fonctionner de manière automatique.
Mais aucune victime n’a à démontrer qu’elle était sidérée ou dissociée pour être reconnue comme victime. Toutes les personnes agressées ne vivent pas les mêmes réactions. La responsabilité de l’auteur ne dépend pas de la manière dont la personne agressée a réagi.
Tu n’avais pas à trouver la bonne réaction pour que ton intégrité soit respectée.
Le regard des autres peut entretenir la culpabilité
La culpabilité ne se construit pas seulement dans un dialogue intérieur. Elle peut aussi être alimentée par ce qui a été dit, sous-entendu ou refusé d’entendre.
Demander à une personne pourquoi elle n’a pas crié, pourquoi elle est restée ou pourquoi elle a parlé si tard peut déplacer l’attention des actes de l’agresseur vers son comportement à elle. Même lorsqu’elles sont posées avec l’intention de comprendre, ces questions peuvent être reçues comme des reproches.
Dans son rapport de 2023, Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit, la CIIVISE replace les violences dans leur dimension sociale et souligne le poids du déni ainsi que l’exigence de protection. Ses travaux concernent spécifiquement les violences sexuelles subies dans l’enfance et les adultes que ces enfants sont devenus. Ils rappellent que la réponse aux violences engage aussi les proches, les professionnels et les institutions.
Dans mon accompagnement, je veille à ce que la personne puisse être entendue sans avoir à justifier ses réactions. Une parole accueillie avec sérieux, une responsabilité clairement située du côté de l’auteur et des réponses concrètes aux besoins de protection constituent des appuis essentiels.
Il peut être nécessaire d’entendre plusieurs fois « la responsabilité appartient à l’auteur », tout en ayant de la place pour dire : « Je le sais, et pourtant je m’en veux encore. » Cette contradiction apparente mérite d’être écoutée.
Quand un proche culpabilise après une agression
Entendre quelqu’un que l’on aime se reprocher une agression peut susciter de la peine, de la colère et l’envie de le convaincre immédiatement : « Tu n’as pas à culpabiliser. » Cette parole part souvent d’un élan de protection. Pourtant, elle ne suffit pas toujours à apaiser ce qui est vécu.
La personne peut savoir que l’auteur est responsable et continuer à ressentir de la culpabilité. Lui laisser la possibilité de dire les deux aide à ne pas ajouter un nouveau reproche : celui de ne pas réussir à aller mieux malgré les explications reçues.
On peut lui dire : « La responsabilité appartient à l’agresseur. J’entends que tu t’en veux encore et que cela te fait souffrir. Je suis là pour t’écouter. »
L’essentiel est de rester disponible à ce qu’elle souhaite partager, sans rechercher les détails ni refaire la scène avec elle pour déterminer comment elle aurait dû réagir. Il est également possible de lui demander ce qui l’aiderait maintenant : être écoutée, avoir de la compagnie ou être accompagnée dans une démarche.
Être proche ne signifie pas devoir trouver les mots parfaits ou porter seul toute la souffrance de l’autre. Chercher soi-même un espace de soutien peut aider à rester présent tout en respectant ses propres limites.
Reconnaître ce que l’on a subi et accueillir l’impuissance
Derrière les scénarios peut se trouver une phrase très simple, et pourtant difficile à laisser prendre toute sa place :
« Oui. C’est ce que j’ai vécu. »
Savoir que les faits ont eu lieu et accueillir ce qu’ils font ressentir sont deux expériences différentes. Une personne peut parler de son histoire avec précision et éprouver encore une grande difficulté à approcher la peur, la peine ou l’impuissance qui y sont liées.
Reconnaître ce que l’on a subi ne signifie ni approuver les actes ni renoncer à les faire reconnaître. Cela peut signifier cesser, peu à peu, de demander au passé d’avoir été différent. Et arrêter de chercher ce que l’on aurait dû faire pour commencer à accueillir ce que l’on a eu à vivre.
Ce mouvement ne se commande pas. « Il faut accepter » peut devenir une exigence supplémentaire pour quelqu’un qui se reproche déjà beaucoup. La personne a besoin de pouvoir avancer à son rythme, dans une relation où ses émotions, ses silences et ses hésitations ont leur place.
Accueillir l’impuissance vécue concerne un événement ou une période de vie. Cela ne définit pas la personne tout entière et ne la condamne pas à l’impuissance pour l’avenir.
Tu n’as pas à trouver la bonne version de toi pour que ce que tu as vécu soit reconnu.
Retrouver du pouvoir dans sa vie actuelle
Le pouvoir imaginé sur le passé ramène vers une scène qui ne peut plus être changée. La reprise de pouvoir dans le présent concerne les possibilités qui peuvent se construire aujourd’hui, en tenant compte de la réalité de chacun.
Cela peut commencer par reconnaître qu’une parole fait mal, identifier un besoin, chercher un appui fiable ou exprimer une limite dans une relation où l’on se sent suffisamment en sécurité. Parfois, le premier pas est simplement de pouvoir dire : « Je n’arrive plus à porter cela seul. »
Dans mon approche, la responsabilité personnelle prend ce sens : mieux reconnaître ce que l’on ressent, ce dont on a besoin et les choix qui deviennent possibles dans sa vie actuelle. Elle ne transfère jamais à la victime la responsabilité des violences subies.
La compassion envers soi a ici une place concrète. Elle permet de porter attention à la souffrance présente lorsque revient le « j’aurais dû ». Peu à peu, une autre parole peut trouver sa place : « C’est encore douloureux pour moi d’avoir vécu cela. »
Cette douceur ne se décrète pas davantage que l’apaisement. Elle peut se construire dans l’expérience d’une relation où l’on est accueilli avec respect, y compris lorsque l’on continue à douter de soi ou à se faire des reproches.
Si les violences se poursuivent, la recherche de protection et de soutiens extérieurs reste prioritaire. La sécurité ne peut pas reposer sur le seul travail intérieur de la personne victime.
Un accompagnement centré sur les impacts relationnels des violences
Thérapeute en relation d’aide®, formée à l’Approche non directive créatrice de Colette Portelance, j’accompagne ce que les violences font encore vivre dans la relation à soi et aux autres : les auto-reproches, la difficulté à faire confiance, à exprimer ses besoins ou à se sentir légitime dans ses limites.
En séance, nous pouvons partir d’une situation actuelle, d’une pensée qui revient ou de ce qui se passe dans notre échange. Il n’est pas nécessaire de préparer un récit complet de l’agression. Tu choisis ce que tu souhaites partager, et nous prenons le temps de construire la relation.
Mon accompagnement porte sur le vécu émotionnel et relationnel présent. Il peut s’articuler avec un suivi médical ou psychologique spécialisé lorsque celui-ci est nécessaire.
Je reçois le mercredi à Vienne, à Saint-Romain-en-Gal, ainsi qu’en visio depuis la France et l’étranger.
Tu n’as pas à réécrire ton histoire pour prendre soin de toi
Peut-être que les « j’aurais dû » sont encore très présents. Comprendre leur place n’oblige pas à les faire disparaître immédiatement. Cela peut déjà permettre de les regarder avec davantage de compassion pour la personne qui a eu à vivre cette agression.
Les actes que tu as subis parlent de leur auteur. Ils ne définissent ni ta valeur ni toute la suite de ta vie.
Le chemin commence là où tu es aujourd’hui, avec ce que cette histoire fait encore vivre en toi. Tes besoins, tes désirs et les relations dans lesquelles tu te sens respecté méritent une place. Au-delà de ce qui a été subi, il est possible d’envisager une vie où le plaisir, la confiance et l’épanouissement ont aussi leur place.
Questions fréquentes sur la culpabilité après une agression
Pourquoi je me sens coupable alors que je sais que la responsabilité appartient à l’agresseur ?
La compréhension et le vécu émotionnel n’évoluent pas toujours au même rythme. La culpabilité peut être alimentée par les propos de l’auteur, les réactions de l’entourage ou des scénarios qui maintiennent l’illusion d’avoir eu du pouvoir. Comprendre ce qui la nourrit demande une écoute attentive de l’histoire de chaque personne.
Les « j’aurais dû » sont-ils la même chose que des reviviscences ?
Ce sont des phénomènes différents, qui peuvent coexister. Les « j’aurais dû » correspondent ici à des pensées répétitives où l’on réexamine ses réactions. Les reviviscences peuvent faire éprouver l’événement comme s’il se reproduisait, avec des images, des sensations ou des émotions envahissantes. Cette distinction évite de réduire toutes les manifestations après une agression à un même mécanisme.
Accueillir mon impuissance signifie-t-il renoncer à agir ?
Non. Reconnaître l’impuissance vécue pendant l’agression peut coexister avec une recherche de protection, une démarche judiciaire ou un accompagnement. Cela concerne la réalité de ce qui a été subi, pas la totalité des possibilités présentes et futures.
Puis-je être accompagné même si je n’arrive pas à parler de l’agression ?
Oui. Dans l’accompagnement en relation d’aide que je propose, nous pouvons commencer par ce qui pèse aujourd’hui : la culpabilité, la difficulté à faire confiance, la peur du jugement ou une situation relationnelle récente. La parole peut se construire progressivement, dans le respect de ton rythme.
Que dire à un proche qui se reproche l’agression ?
On peut rappeler que la responsabilité appartient à l’agresseur et reconnaître la souffrance présente : « J’entends que tu t’en veux encore. Je suis là pour t’écouter. » Le soutien consiste aussi à respecter le rythme de la personne et à lui demander ce qui l’aiderait, sans analyser ce qu’elle aurait dû faire pendant l’agression.
Sources et repères pour approfondir
1. Kline, N. K., et ses collègues. Self-Blame and PTSD Following Sexual Assault: A Longitudinal Analysis. Publication en ligne en 2018, parution dans le Journal of Interpersonal Violence en 2021. Recherche sur les liens entre auto-accusation et symptômes après une agression sexuelle. Consulter la référence.
2. Dre Muriel Salmona, association Mémoire traumatique et victimologie. Dissociation traumatique et processus d’emprise. Repères sur les réactions involontaires pouvant survenir pendant les violences. Lire la ressource.
3. CIIVISE. Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit, rapport public, novembre 2023. Travaux sur les violences sexuelles dans l’enfance, le déni et la protection. Accéder au rapport.
4. Association Mémoire traumatique et victimologie, d’après les travaux de la Dre Muriel Salmona. La mémoire traumatique en bref. Repères sur les reviviscences. Lire la ressource.


